Sans Voix, Sans Refuge
Au centre de cette vaste composition dramatique se tient une scène d’une intensité émotionnelle saisissante : une mère africaine, le regard tourné vers le spectateur, serre contre elle un enfant effrayé, implorant dans un cri muet une aide qui ne viendra jamais. Autour d’elle, les corps mutilés et ensanglantés de villageois jonchent le sol rougeâtre, témoignant d’un massacre d’une violence indicible. À l’arrière-plan, sous un ciel d’apocalypse, les silhouettes sombres et impassibles d’officiers coloniaux à cheval orchestrent l’attaque. Les cases en feu projettent une lumière infernale sur la scène.
L’œuvre, réalisée dans un style pictural évoquant les grandes toiles du romantisme français du XIXe siècle, s’inscrit pleinement dans la tradition des compositions historiques de Delacroix (Le Massacre de Scio, 1824) et de Géricault (Le Radeau de la Méduse, 1818–1819). Tout y est : la palette saturée, les gestes tragiques, la composition pyramidale instable, la matière picturale expressive et rugueuse. Mais ici, ce n’est pas une guerre antique ou un naufrage mythifié qui est représenté, c’est une violence coloniale bien réelle, longtemps niée ou effacée des représentations officielles de l’histoire.
Si cette peinture est bien une œuvre fictive signée d’un certain « E. Delaroche » (nom qui évoque le peintre Paul Delaroche, maître des scènes historiques), elle agit comme un dispositif mémoriel critique. Elle imagine ce que le XIXe siècle n’a pas voulu peindre : les massacres coloniaux commis au nom de l’Empire, les civils africains tués sans défense, les femmes et les enfants broyés dans le silence des archives.
En exposant cette œuvre au cœur du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Violences coloniales et mémoires oubliées invite à réfléchir non seulement à ce qui s’est passé, mais aussi à ce qui n’a pas été montré, à ce que l’image occidentale de la colonisation a exclu pendant des siècles.
